PAVÉS
On dit d’une pierre qui a gardé une trace apparente qu’elle est « éveillée »…
Tirages argentiques sur pavés
Liquid Light on cobblestone
14, 5 x 14, 5 x 10 cm – 4,5 kg
361 units


La série des pavés est un travail sur la mémoire cellulaire et incarnée dans un corps, ici un corps minéral qui à la façon d’un fossile contiendrait l’empreinte visuelle d’un passé. Je me suis intéressée, dans le dialogue entre la matérialité du pavé et les photographies d’archive sélectionnées dans mes premières prises de vues d’adolescente, à la perception de cette mémoire qui nous habite. La surface accidentée et poreuse du pavé brouille les contours de la photographie lorsqu’on le regarde de loin et en quelque sorte en ronge la surface dès que l’on s’en approche. J’ai trouvé, dans cette façon dont la lecture d’un pavé photographique pouvait mettre le corps des regardeur.euse.s en mouvement, un écho à la façon dont la mémoire interagit avec le présent. Comme dans une dialectique persistance/évanouissement, il me semble que la mémoire peut se manifester en un souvenir parfois très vif, très réel, qui à la fois s’échappe dès lors que l’on cherche à en réactiver la teneur. La matérialité de l’objet provoque alors, parfois simultanément, une sensation d’effacement ou au contraire de surgissement de l’image, faisant écho à ce double mouvement de la mémoire marquée par l’évanouissement progressif du souvenir et par la surprenante et soudaine clarté de certains détails.
Ces pièces ont été réalisées au cours d’un processus lent, long et physiquement exigeant. J’ai imprimé 361 pavés (une palette), un à un, dans un laboratoire argentique, grâce à un procédé de photosensibilisation par émulsion liquide. La densité, le poids (1,5 tonne de ciment) et le caractère calibré du matériau manufacturé par la main de l’homme, entrent pour moi en résonnance avec l’idée de bâtir sa propre mémoire. L’imaginaire d’une auto-construction de nos identités ou d’un narratif auto-mythologique, m’est particulièrement cher et participe de cette rencontre entre la mémoire comme propos et le matériau de construction comme forme. Dans le même ordre d’idée, je souhaite avant tout montrer les pavés dans des installations qui permettent de constamment réagencer ces fragments de mémoire tout en évoquant le travail du bâtisseur : construire des murs et des sols de pavés photographiques, ou encore – j’espère en avoir un jour l’occasion – réaliser un monticule de pavés à la manière des montagnes de sable ou de gravier qui attendent sur le bord d’un chantier. Je vois dans le motif du monticule, l’idée d’un matériau de la mémoire disponible, en attente d’être mobilisé, transformé, assemblé ; une toute petite montagne éphémère dans l’entre de ses métamorphoses.







° Vues d’expo 1 et 2 – « En Dilettante. Histoire et petites histoires de la photographie amateur » (group show), Musée de la Photographie de Charleroi, 2022 – Curation Michel F. David, Anne Delrez et Adeline Rossion.
° Vue d’expo 3 – Solo show, « M comme… », Galerie Espace D, 2022 – Curation Dominique Dupuis
